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une Interview de Tamura Nobuyoshi, 2007
vous pouvez la retrouver sur le site de
Léo Tamaki avec de très belles images de Senseï.......
...merci à Michelle pour les photos
Tamura Nobuyoshi est 8ème dan de l’Aïkikaï de Tokyo. Proche
disciple de Moriheï Ueshiba,
fondateur de l’Aïkido, il vit en France depuis 43 ans et
enseigne à travers le monde.
Le sourire bienveillant et la frêle silhouette de maître Tamura sont
connus des pratiquants du monde entier. De même que le regard
d’aigle et l’extraordinaire virtuosité technique dont il fait
preuve dès qu’il pratique.
L’Aïkido de maître Tamura est rapide, subtil et extrêmement
martial. Après plus de cinquante ans de pratique sa technique
est si aiguisée que tous les mouvements superficiels ont
disparus ne laissant aujourd’hui transparaître que l’essence de
son art dans des gestes si subtils qu’ils sont presque
invisibles et paraissent magiques au non-initié.
Evitant d’ordinaire les médias maître Tamura nous a accordé une interview
exceptionnelle où il nous livre les souvenirs et les réflexions
d’une vie de pratique. Rencontre avec un maître de légende au
regard acéré mais plein d’humour...
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Bonjour senseï. Quelle est la
différence entre le Budo et le Bujutsu ?
Au départ les techniques sont nées à la suite de l’analyse de
combats victorieux. C’est ainsi qu’ont été créés les premiers
kumitachis (enchaînements de
sabre à deux). On a découvert que tels mouvements
permettaient de faire face à tel type d’attaque. Petit à petit
les techniques ont été rassemblées afin de créer un chemin qui
pouvait être emprunté par l’entraînement.
Mais bu a un sens différent selon les personnes. Pour certains
il s’agit d’un force destructrice, pour d’autres c’est une force
de paix.
Jutsu signifie technique et do signifie voie. Etudier un jutsu
c’est apprendre une technique qui sert à accomplir un but, dont
l’utilisation est une finalité en soi. Etudier un do c’est
suivre un chemin vers l’homme qui est en nous. Un chemin que
chacun peut emprunter et qui a été créé pour pouvoir être suivi
par tous.
C’est cette idée qui est aussi à la base du shintoïsme ou du
bouddhisme. Maintenant malheureusement nous sommes souvent loin
de cette idée d’origine…
Certains maîtres se réfèrent au
zen lorsqu’ils enseignent l’Aïkido, d’autres au shinto. Quelle
est votre opinion sur ce sujet ?
Tout cela est vrai.
La culture japonaise s’est forgée dans les dojos. Et on ne peut
pas la limiter ou la diviser.
Chaque chose trouve sa place dans un ensemble harmonieux.
Lorsque quelqu’un décède un bonze vient pour la cérémonie
funéraire, le mariage se fait selon la tradition shinto, etc…
Enfin aujourd’hui de plus en plus de jeunes se marient à
l’église. (rires) C’est souvent mal compris par les occidentaux
qui ne trouvent pas cela sérieux mais au Japon c’est quelque
chose de naturel. En naissant un japonais est baigné dans une
globalité qui comprend à la fois le
zen, le shinto et où
rien n’est exclusif.
Si on ne connaît pas l’environnement spirituel du budo on
apprend juste une technique de combat. C’est pourquoi je pense
qu’il est plus facile de comprendre l’Aïkido si l’on étudie
l’esprit qui sous-tend la culture japonaise.
Il est donc nécessaire selon
vous de connaître la culture japonaise pour comprendre
l’Aïkido ?
Ce n’est pas indispensable mais cela permet probablement d’aller
plus vite, c’est un fait indéniable.
Si on prend simplement l’exemple de la langue, pour un japonais,
même débutant, shiho nage est assez explicite. Et lorsqu’il
entend le nom de la technique cela précise son application
physique. Il comprend que c’est une projection dans les quatre
directions, peut facilement en déduire que cela signifie
symboliquement toutes les directions et pénétrer plus
profondément le sens de cette technique.
Lorsqu’on traduit irimi en français cela devient « entrer » mais
cela reste assez vague et il est difficile de s’appuyer sur ce
mot pour comprendre la technique. C’est la même chose pour
hitoemi, ou sankakuho.
Un japonais comprendra souvent instinctivement ce que signifient
ces termes car ils sont associés à des
kanjis (idéogrammes) qui ont un
champ d’expression à la fois vaste et subtil.
Ne vaut-il mieux pas que celui qui veut étudier la littérature
anglaise apprenne l’anglais plutôt qu’il se limite aux
traductions françaises de Shakespeare ? (rires)
Vous enseignez dans de très
nombreux pays, de la France au Japon, des Etats-Unis au Maghreb.
Changez-vous votre manière d’enseigner selon l’endroit où vous
êtes ?
Chaque pays possède sa propre culture mais tous les élèves
essaient de pratiquer l’Aïkido qui est une seule et même voie où
que l’on aille. De mon côté j’essaie de présenter les choses
sous le jour le plus compréhensible à chacun.
Il n’y a pas tant de différences. J’essaie simplement de
répondre aux questions que se posent les pratiquants et de voir
les points qui doivent être corrigés. Selon l’endroit ces points
varient mais l’essence de l’Aïkido reste la même.
Bien sûr il est parfois nécessaire d’expliquer certains détails
culturels. Par exemple dans les pays musulmans certains élèves
rechignent à faire le salut en seïza. Je leur explique alors
qu’il ne s’agit au Japon que d’une forme de salutation, un signe
de respect et de gratitude.
Récemment dans un stage de hauts gradés (à partir du quatrième
dan) une personne restait debout pendant que je donnais des
explications assis. Au Japon on prendrait cela pour un défi.
En occident lorsqu’une femme ou un personnage important arrive
on se lève. Les personnes les plus importantes sont donc celles
qui sont assises. Au Japon c’est le contraire, les personnages
importants sont ceux qui sont debout. Ce sont de petites choses
mais dont le sens est le contraire et qui peuvent vous donner
l’impression que la personne qui vous fait face veut vous
offenser alors même que ses intentions sont opposées. Et si
elles ne sont pas comprises elles peuvent très facilement être
mal interprétées et donner lieu à un incident.
Ce type de malentendu se dissipe dès que les choses sont
expliquées. C’est pourquoi je crois qu’il est important de
connaître la culture de l’autre.
Aujourd’hui la jeunesse
japonaise semble se désintéresser de la pratique des voies
traditionnelles. Qu’en pensez-vous ?
A mon époque la pratique des arts martiaux était obligatoire des
le collège et représentait l’essentiel de notre pratique
« sportive » car les cours de gymnastique étaient pour ainsi
dire inexistants. Un professeur de sport diplômé qui tournait
autour d’une barre fixe impressionnait tout le monde à l’école.
(rires) Les jeunes filles pratiquaient le
Naginata et les garçons le Judo
et le Kendo. C’était donc un
environnement naturel pour nous.
Aujourd’hui les jeunes ne connaissent pas le japon
d’avant-guerre et son esprit. Des personnages comme le général
Nogi et les valeurs qu’il représente leurs sont totalement
inconnus. Les voies qui ont été créées pour développer l’homme
et préserver les valeurs traditionnelles sont aujourd’hui
désuètes à leurs yeux.
Par ailleurs le reigisaho
(l’étiquette) qui est le cœur de ces voies perd peu à peu
son importance et aujourd’hui pratiquer ces disciplines
n’apporte pas plus que de pratiquer la boxe. Le Kendo comme le
Judo ne se préoccupent souvent plus que de compétitions et sont
devenus des sports.
En effet, aujourd’hui au Japon
les sports de combats sont beaucoup plus populaires que les
voies martiales.
C’est vrai. Dans ces sports que l’on dit sans règles et où l’on
autorise à frapper comme ceci ou comme cela il n’y a pourtant
pas de véritable danger. La notion de vie et de mort est
totalement absente de ces disciplines.
Auparavant un samouraï qui
combattait ne serait-ce qu’avec un
bokken risquait la mort. Leur
shugyo, leur entraînement, les habituait à vivre dans des
situations à la frontière entre la vie et la mort et cela fait
toute la différence. Aujourd’hui les sportifs sont prêts à tout,
allant jusqu’à tricher et se doper pour gagner une médaille. Les
jeunes d’aujourd’hui ne pratiquent plus le budo et ils ne savent
même pas ce que c’est. Les personnes qui ont créé les budos ont
aujourd’hui disparues depuis longtemps et je me demande parfois
s’il est encore possible sauver ces voies.
Heureusement il existe aujourd’hui encore quelques personnes
telles que maître Kuroda ici
et là au Japon qui préservent cet héritage. C’est grâce à ces
personnes que ces voies survivront sans doute. Lorsque le Japon
est entré dans l’ère Meïji après le bakumatsu les budo avaient
aussi presque disparus pendant quelques dizaines d’années. Et à
l’époque il n’existait pas de vidéos et très peu d’écrits qui de
plus étaient incompréhensibles sans clés.
Quels sont pour vous les points
forts et les points faibles de l’Aïkido français ?
C’est une question difficile. La France est un pays à la culture
très riche. Les français aiment l’Aïkido et ils ont une âme
d’artiste! Mais ils aiment comprendre avec leur tête. Ils savent
expliquer des choses que je n’arrive pas à exprimer. Après
arriver à les mettre en pratique est une autre chose. (rires)
En Aïkido le travail des armes
est-il important ?
C’est Osenseï qui a créé l’Aïkido. Et à chaque fois qu’il
démontrait l’Aïkido il utilisait les armes. Ce n’est pas à nous,
ses disciples et élèves, de décider ou pas si il faut pratiquer
les armes. C’est sans doute un travers français de tout
questionner. Au Japon on se ferait immédiatement traiter d’idiot
si on remettait ce fait en question. (rires)
Est-ce qu’Osenseï utilisait les
termes Aïkiken ou Aïkijo ?
Il n’utilisait pas de mots particuliers. Il prenait simplement
une arme et pratiquait avec.
Il utilisait à l’occasion l’expression shochikubai no ken (le
sabre de pin, bambou et prunier). Le pin, matsu, le bambou, take,
et le prunier, ume, sont au Japon des symboles de prospérité et
de bonheur. Le pin symbolise la longévité et l’endurance car il
reste vert durant toute l’année. Ses « feuilles » sont séparées
en deux comme le in (yin) et le yo (yang), mais unis et
représentent ainsi le concept de musubi (harmonie, lien). Le
bambou symbolise à la fois la force et la souplesse et pousse
dans un élan plein d’énergie vers le ciel. Quand au prunier il
fleurit dans la période la plus froide, la plus hostile des
saisons et symbolise les difficultés que l’on arrive à
surmonter.
Osenseï ne donnait pas d’explications techniques détaillées mais
faisait vivre ces concepts dans sa pratique du sabre.
A l’époque nous ne comprenions rien et essayions seulement de
reproduire ses gestes, tâchant de voir quels déplacements il
faisait, quels gestes ses mains réalisaient. On comprenait
encore moins lorsqu’on lui faisait face car on était absorbé
dans son énergie et on avait l’impression d’être absorbé !
En regardant on croyait parfois à une mystification. Et à cet
instant Osenseï se retournait et vous fixait. Peut-être était-ce
simplement parce que nous avions un air coupable au moment où il
tournait la tête. (rires) Mais il était très fort pour entendre
toutes les conversations et savoir ce qui se passait autour de
lui.
Osenseï nous disait d’attaquer et on était soudainement frappés
ou coupés. Même en le regardant avec toute notre attention on ne
comprenait pas comment il avait pu exécuter telle ou telle
technique. On essayait mais on se retrouvait toujours à être
coupés ! Comme vous étudiez avec des personnes qui ne
comprenaient pas il est naturel que vous ne compreniez pas non
plus. (rires) J’en suis vraiment désolé.
Quelle est l’origine des
techniques d’armes de l’Aïkido ?
Osenseï a créé les techniques de ken de l’Aïkido sur la base de
sources diverses et de recherches personnelles.
Takeda Sokaku était un combattant redoutable. Il gardait en
permanence une canne-épée à son côté depuis que le port du sabre
était interdit. Il était maître de Daïto-ryu mais aussi de
sabre, notamment de l’école Ono-ha Itto ryu. Il enseignait
principalement les techniques de
Jujutsu à mains nues mais
il devait probablement montrer des techniques d’armes
occasionnellement. Mais à cette époque même si on voyait les
techniques on ne pouvait pas demander de nous les enseigner.
Par la suite Kisshomaru a
étudié le Kashima shinto ryu. La fille de O senseï fut aussi
mariée à Nakakura Kiyoshi, un célèbre pratiquant de Kendo de
l’époque qui deviendra un grand maître. Et ses élèves Sugino
Yoshio et Mochizuki Minoru
étaient aussi pratiquants de Katori shinto ryu.
Qu’ils fussent ses amis ou ses élèves, O senseï fut entouré tout
au long de sa vie d’experts de sabre. Son art est le fruit de
ses recherches et de ces rencontres qui lui ont permis
d’introduire de nouveaux éléments, de transformer ce qu’il avait
étudié en les ajoutant à ses créations personnelles.
Lorsqu’on pratique le budo on voit dans les huit directions et
on doit savoir saisir toute chose intéressante qui passe à notre
portée. On doit garder les yeux grands ouverts et expérimenter
ce qui semble intéressant, gardant le bon et rejetant l’inutile.
C’est ainsi qu’il faut vivre.
C’est ainsi que nous avons été éduqués par O senseï et nous
étions en un sens encouragés à étudier, chercher et comprendre
par nous-mêmes.
Est-ce Osenseï qui a créé les
katas tels que Ichi no tachi ?
Ce sont des créations de Saïto
senseï. O senseï montrait le ken de shochikubai mais
n’enseignait pas de katas tels quels.
Maître Hirokazu Kobayashi qui habitait à Osaka avait une grande
expérience du travail des armes car il était un pratiquant
avancé de Kendo. Il venait d’une famille aisée et a souvent été
otomo (compagnon) du fondateur dans ses voyages. J’accompagnais
Osenseï de Tokyo et Kobayashi senseï nous attendait à Osaka. Il
nous emmenait dans d’excellents restaurants et j’étais vraiment
heureux. (rires) Il m’a raconté qu’il avait souvent aidé Saïto
senseï à corriger ce qu’il avait vu des mouvements du fondateur.
A l’époque O senseï enseignait par la pratique. On l’attaquait
et il frappait. Soudain on recevait un coup et il nous disait
que c’était évident si l’on faisait ainsi. C’était douloureux
mais efficace. Kobayashi senseï avait une grande expérience du
sabre et son aide a été utile a beaucoup de disciples notamment
Saïto senseï.
Saïto senseï avait le désir de compiler toutes les techniques
d’armes. Il a beaucoup aidé O senseï qui possédait une maison à
Iwama. Il était en même temps conducteur de train et cela a dû
être très difficile pour lui. Nous on ne travaillait pas et on
ne se consacrait qu’à l’entraînement, notre situation était bien
plus facile que la sienne. C’était une époque difficile pour
beaucoup de monde.
O senseï n’enseignait pas de
katas à deux, que ce soit à Iwama ou au Hombu dojo ?
Non. Il n’enseignait pas même Ikkyo ! Parfois quand l’envie lui
prenait il donnait une correction, expliquait hitoemi, des
choses comme cela. Mais il ne suivait pas de pédagogie au sens
scolaire du terme avec des étapes établies. Nous on se demandait
pourquoi il n’expliquait pas. (rires) On se disait que sans
explications c’était normal que l’on n’y arrive pas.
Mais il voyait les choses dans une perspective beaucoup plus
large et plus élevée. Nous étions comme des enfants de
maternelle écoutant une discussion d’universitaires et nous
disant que nous ne comprenions pas totalement.
Avec le temps on finit par comprendre certaines choses…
Lorsque vous pratiquez vous
n’entrechoquez jamais les armes. Est-ce que Osenseï pratiquait
aussi ainsi ?
On le voit dans les films. O senseï n’entrechoquait jamais les
armes. Si les armes s’entrechoquent cela signifie que l’on
bloque et on ne bloque jamais puisque cela signifie que l’on est
coupé.
Quel type de bokken utilisait
Osenseï ?
Saïto senseï a imaginé le bokken épais qui porte le nom d’Iwama.
O senseï utilisait généralement un magnifique bokken en kokutan
(ébène) plutôt fin de type Yagyu. J’espérais qu’il me le
donnerait un jour jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il l’avait
donné à quelqu’un d’autre ! Il était très généreux et donnait
facilement les choses.
Osenseï utilisait sans doute autre chose étant plus jeune mais
lorsque j’étais uchi-deshi il n’utilisait généralement que des
bokkens légers. Il utilisait ce qui était à portée de main mais
son bokken favori était long et fin, de type Yagyu shinkage ou
Jiki shinkage.
Sauf pour le tanren où là il utilisait un bokken lourd et épais.
Tada senseï l’utilisait facilement d’un bras !
Il y a une célèbre photo d’O senseï avec une rangée de bokkens
derrière lui. C’était ainsi lorsque je suis devenu uchi-deshi.
Nous utilisions cette dizaine d’armes posées là.
Y a-t-il des points communs
entre le Jo de l’Aïkido et celui du Jodo ?
Non, ils sont très différents. Il semble que les techniques de
yari soit à l’origine du jo tel qu’on
l’utilise en Aïkido. Et c’est vrai que l’on retrouve un peu le
même type de mouvements.
En fait Osenseï pratiquait avec les armes comme s’il avait les
mains vides et à mains nues comme s’il était armé…
Le sabre de l’Aïkido, du
Kendo
ou du Iaïdo sont-ils différents ?
Techniquement différents ils sont semblables dans leur essence.
Malheureusement aujourd’hui le sabre du kendo ne coupe plus. En
compétition il suffit de toucher.
Le Kendo a en quelque sorte suivi l’évolution de l’escrime
occidentale où l’on peut gagner en touchant un point non vital
qui nous aurait exposé à un coup mortel dans un véritable
combat. Ces disciplines sont devenues des jeux où l’on ne
cherche qu’à toucher le premier.
Le Kendo est la voie qui cherche le plus à préserver la
tradition mais la compétition lui a fait perdre son essence de
Budo.
Le Judo a aussi perdu son essence qui reposait sur la souplesse.
Aujourd’hui les compétiteurs ne connaissent que deux ou trois
techniques qu’ils « forcent » même lorsque la situation n’est
pas adaptée à ce type de technique. Cela permet de gagner des
médailles…
Ces disciplines ont été perdues par la volonté de gagner à tout
prix.
Osenseï utilisait-il d’autres
armes que le jo et le bokken ?
Il a longtemps utilisé la lance, la yari. Il y avait d’ailleurs
une longue yari au dojo qu’il
avait beaucoup utilisée. Il semble qu’au départ il soit devenu
célèbre pour sa maîtrise de cette arme avant d’être connu pour
ses techniques à mains nues.
Il avait aussi appris le maniement du juken, la baïonnette, à
l’armée. On le voit d’ailleurs en faire la démonstration dans un
film qui date des années trente.
Osenseï pratiquait-il aussi le
tanto dori ?
Je ne l’ai jamais vu faire.
A l’époque les yakuzas se battaient toujours au couteau. Et un
bagarreur a un jour demandé comment faire contre des attaques de
ce type. Ce sont les sempaïs qui ont développé ce travail.
C’était très spectaculaire pour les démonstrations.
Est-il plus important qu’un
débutant se concentre sur l’acquisition d’une forme juste, les
théories qui sous-tendent les techniques ou l’utilisation
correcte du corps ?
Cela ne doit faire qu’un et même si cela est difficile il faut
faire attention à tous ces points dès le début de la pratique.
Les techniques doivent-elles
être pratiquées en décomposant les mouvements ou en un seul
geste ?
Tout le corps doit bouger en harmonie. Un mouvement ne
fonctionne pas s’il n’est pas continu. Cela peut sembler simple
d’utiliser ses mains et ses pieds ensemble mais c’est une chose
très difficile.
Il ne faut pas que la compréhension devienne segmentation. Il ne
faut pas que wakaru devienne wakeru. (c’est un jeu de mot où
wakaru qui signifie « comprendre » devient wakeru qui signifie
« diviser »)
La pensée qui consiste à diviser les choses n’est pas efficace
dans notre voie. Si vous désirez apprendre à faire du vélo et
que vous divisez les mouvements pour les étudier indépendamment
les uns des autres, apprenant d’une part à pédaler, de l’autre à
diriger le guidon, et d’autre part encore à freiner, même en
travaillant beaucoup vous ne saurez toujours pas faire de vélo !
(rires)
Les techniques d’Aïkido fonctionnent de la même manière. Elles
doivent être pratiquées, étudiées et comprises dans leur
globalité. Si on les apprend en les décomposant il se produit
inévitablement des décalages qui les rendent inapplicables.
C’est une méthode d’apprentissage difficile mais qui n’a pas
d’alternative et qu’il faut considérer comme inéluctable. En
travaillant ainsi il subsiste bien sûr des décalages au départ
mais un jour le corps comprend instinctivement et trouve la
solution.
La pratique doit-elle passer
par les étapes de kotaï, jutaï, etc… ?
Il y a des étapes comme cela. Mais il ne faut pas se tromper sur
la signification de ces termes. Les mots français sont précis
mais aussi limitatifs. Kotaï se traduit par travail solide mais
il est généralement interprété par travail dur. C’est totalement
incorrect. Dans ce travail solide la pratique doit être souple.
De même que jutaï qui se traduit généralement par travail souple
ne doit pas être synonyme de complaisance.
Ce sont des étapes que l’on peut comparer à la calligraphie où
l’on apprend d’abord une forme très précise qui est la base
avant de passer à un travail plus fluide et épuré.
C’est aussi comme le corps. Au centre se trouvent les os. Puis
vient la chair. Mais l’un ne fonctionne pas sans l’autre. Les
bases fondamentales doivent donc toujours être présentes même
dans le travail en jutaï tandis que la souplesse doit être
présente dès le début du travail en kotaï.
Vient ensuite le travail en ryutaï et enfin celui du kitaï où
l’on guide le partenaire dès que naît son intention.
Le concept d’enseignement
traditionnel Shu Ha Ri s’applique-t-il aussi à l’Aïkido ?
Il s’applique à toutes les techniques traditionnelles, que ce
soit dans le Chado, la voie du thé,
du Kado, l’arrangement floral, etc... Toutes ces voies
s’étudient ainsi et passent par ces étapes.
Shu est l’étape où l’on suit scrupuleusement l’enseignement de
son maître jusqu’à arriver à reproduire exactement les
techniques. Une fois arrivé à ce niveau on essaye de voir ce que
tel ou tel changement implique. On sort du moule pour continuer
son étude. C’est Ha. Finalement on dépasse les contradictions et
le technique devient sienne. C’est Ri.
Mais aujourd’hui les gens veulent commencer par Ri ! (rires) Ils
n’arrivent pas à faire comme l’enseignant alors ils cherchent un
autre chemin. Ils ne peuvent pas faire une chose alors ils en
font une autre. Dans ce cas là mieux vaut faire autre chose dès
le départ.
Et si je corrige les gens me disent qu’ils ne peuvent pas le
faire, que c’est impossible. Mais il est inutile de faire une
chose que l’on peut réaliser facilement. L’étude consiste à
essayer de faire quelque chose que l’on ne peut pas ! Il n’y a
pas de raccourci.
Comment se passait
l’apprentissage des chutes (ukemi) à l’Aïkikaï ?
A l’époque à l’Aïkikaï aucun de nous n’a reçu d’enseignement
spécifique concernant les ukemis. Nous avions tous une
expérience dans les arts martiaux, que ce soit en Judo, Kendo ou
Karaté, et dès le premier jour on était projeté sans ménagement.
On considérait qu’on apprenait les ukemis en étant projetés.
Quand vous chutez on entend
aucun bruit, contrairement aux chutes comme celles du Judo qui
sont très sonores.
En Judo on nous enseignait à diffuser le choc en chutant ainsi.
Mais en Aïkido on ne considère pas que l’on chute sur un tatami.
Il faut imaginer que l’on chute sur des pierres. C’est donc pour
ne pas se blesser qu’il est important de chuter souplement.
Osenseï faisait régulièrement des démonstrations et on devait
parfois chuter sur du gravier. Plutôt que de faire du bruit nous
cherchions à privilégier une chute souple. Par contre pour les
démonstrations lorsque l’on pratiquait sur des tatamis on
faisait volontairement de grandes chutes bruyantes pour
impressionner le public. (rires)
On insiste généralement sur le
travail du tori mais on explique peu celui du uke.
Les ukemis et le travail du uke sont des mouvements qui servent
à protéger le corps. Ce sont des choses que l’on doit comprendre
seul. Et si l’on devient bon il est alors possible d’appliquer
les contre techniques, les kaeshi wazas.
Les exercices préparatoires que
vous faites ont-ils un lien avec les techniques où ne sont-ils
que des mouvements destinés à étirer et échauffer le corps ?
Avant je faisais commencer par Ame no torifune. Ensuite
suivaient d’autres éducatifs tels que Ikkyo undo. Ce sont des
mouvements que pratiquait O senseï et qui sont parfaits pour les
jeunes. Les enfants les apprécient aussi beaucoup.
Maintenant je suis âgé et je suis plus sensible à mon corps. Je
ressens qu’il est bon de faire tel ou tel exercice selon le
moment et je varie la préparation. Je le répète souvent mais ce
sont des choses que j’ai découvertes avec le temps et qui me
procurent un bien-être. Je pratique actuellement une sorte de
gymnastique chinoise que je trouve très intéressante. C’est une
proposition que je fais aux gens. Chacun doit chercher ce qui
lui convient.
On peut faire les exercices dans une optique de santé au départ
mais petit à petit cela doit devenir un travail d’introspection
sur le corps. Si on prête réellement attention à chaque geste un
exercice que l’on croyait pratiquer correctement nous paraît
difficile le jour suivant.
Le corps est une chose extraordinaire et il faut apprendre à
l’écouter. Lorsque je suis assis ainsi (maître Tamura prend
alors une position avachie) je sens que l’énergie ne circule
plus correctement. Lorsque je me tiens comme cela je me sens
nettement mieux (maître Tamura s’asseoit alors correctement avec
un superbe shisei). Un geste juste est lié à une sensation
agréable. Nos corps possède en lui la mémoire de la posture
juste.
Tout ce qui n’est pas naturel impose des contraintes au corps. Des
positions qui peuvent nous paraître confortables
superficiellement sont souvent incorrectes et ne permettent pas
à l’organisme de fonctionner naturellement. Les positions les
plus correctes sont les meilleures pour la santé. Elles
n’utilisent aucune force et ne fatiguent pas quelle que soit la
durée pendant laquelle on les maintient. Si votre shiseï est
juste la respiration se pose et le corps se relâche.
C’est pourquoi l’exercice de kokyu ho est extrêmement important.
On y retrouve le même type de recherche que dans le zazen ou le
yoga. Les budokas devraient avoir le maintien que possèdent les
yogis ou les moines zens.
Aujourd’hui la pratique du
Iaïdo connaît un essor considérable. Considérez-vous que cela
aide à progresser dans la pratique de l’Aïkido ?
Lorsque je suis arrivé en France je faisais travailler avec le
bokken, le jo et le tanto. Mais en n’utilisant que le bokken il
est difficile de comprendre que cela vient de l’utilisation du
sabre. A une époque j’ai alors demandé aux élèves qui
présentaient le shodan de connaître quatre katas de
Iaïdo.
A l’époque je ne connaissais pas grand-chose et je me suis abîmé
les coudes en pratiquant incorrectement. Les écoles que l’on dit
traditionnelles telles que Omori ryu, Eïshin ryu etc…
pratiquaient-elles comme aujourd’hui dans le passé, c’est
difficile à dire.
J’aurai voulu pratiquer l’école de Kuroda senseï et apprendre à
dégainer souplement d’un geste fluide et continu. Ne pas juste
dégainer le sabre mais apprendre à utiliser le corps dans sa
globalité.
Les atémis sont-ils importants
dans la pratique de l’Aïkido ?
O senseï nous disait « L’Aïkido est
irimi et atémi. ». Mais si on dit ce genre de choses les
élèves ne travaillent plus qu’irimi et les atémis ! Les gens
sont ainsi.
Le travail des atémis signifie que l’on peut toucher sans être
touché. Si on effectue la technique de telle manière on risque
de prendre un atémi, si on la fait ainsi on a l’opportunité de
frapper quand on le désire, c’est cela le véritable esprit de
l’atémi.
Un jour un lutteur est venu et a saisi O senseï par derrière. O
senseï a souri et lui a posé deux doigts sur les yeux en
rigolant. Même sans s’entraîner les doigts pénètrent facilement
les yeux qui ne peuvent être durcis. C’est en assistant à ce
genre de scène que j’ai compris ce qu’O senseï voulait nous
transmettre. Sinon on peut passer à côté et s’entraîner à
frapper durement sur un makiwara. C’est d’ailleurs ce que nous
avons fait à l’époque. (rires)
Quel est le sens de musubi ?
L’Aïki c’est musubi. Ca a aussi le sens de naissance, création.
Il y a beaucoup de sens cachés et on ne peut réduire ce mot à un
seul concept. C’est aussi le musu que l’on retrouve dans
takemusu.
C’est parce qu’il y a une union que quelque chose apparaît.
C’est parce que l’homme et la femme s’unissent que l’enfant
naît, que quelque chose de nouveau est créé. Si l’on se
considère différent, unique, étranger, rien ne peut naître.
C’est aussi cela qu’ O senseï voulait enseigner.
Il disait : « Ame no ukihashi ni tatete », se tenir sur le pont
flottant du paradis. A l’époque on se demandait ce qu’il voulait
dire. (rires) Aujourd’hui je comprends mieux ce qu’il voulait
dire. Il y a un pont entre le ciel et la terre que l’on traverse
et où nous devenons le lien.
Le Budo est une voie de purification. C’est le misogi haraï. Ce
n’est pas une voie de destruction de l’adversaire. C’est une
voie qui est au-delà de la victoire et la défaite. C’est ce
qu’il essayait de nous transmettre ainsi que l’idée de musubi.
La mère qui protège son enfant est la véritable signification de
bu et a le même sens que le aï de Aïkido. C’est le contraire
absolu de la recherche de la destruction de l’autre. Evidemment
pour nous c’était incompréhensible. C’est encore une fois
l’assemblée d’enfants de maternelle qui ne peut saisir le
discours d’universitaires. (rires)
On parle de l’école Mutekatsu de l’ancien temps que pratiquaient
les grands experts qui permettait de vaincre les mains vides.
Avec les autres uchi-deshis nous nous disions toujours que pour
se battre muteki, sans armes, il fallait un niveau
extraordinaire. Pour O sensei muteki signifie qu’on n’a pas
d’armes et qu’on est tous semblables. La même expression revêt
en fait une signification totalement différente. Sans armes et
dans un esprit de fraternité le combat n’apparaît pas et il n’y
a ni vainqueur ni vaincu. Nous recevions un enseignement
extraordinaire mais étions aveugles. Et nous avons fait
supporter le poids de notre ignorance à nos élèves ! (rires)
Aujourd’hui il existe de
nombreuses formes d’Aïkido. Est-ce une bonne chose ? Osenseï
doit-il rester la référence ?
L’Aïkido est la création d’ O senseï ! Les Shin Aïkido (nouvel
Aïkido), Tamura ryu (école Tamura) ou autre n’ont pas lieu
d’être. L’Aïkido c’est l’Aïkido. Le travail consiste à trouver
comment faire pour arriver au niveau de pratique d’Osenseï.
La même tasse à thé vue de côté, par au-dessus ou en dessous à
une forme totalement différente. Aujourd’hui, chacun persuadé
d’être dans le vrai s’oppose aux autres à cause d’une vision
partielle et va ainsi à l’encontre de l’enseignement de O senseï.
Il faut ouvrir son cœur et voir que telle ou telle vision des
choses peut aussi être intéressante. Il ne faut pas être enfermé
dans ses certitudes. Même si les fondamentaux doivent toujours
être respectés.
O senseï considérait-il que
l’Aïkido était lié à d’autres voies traditionnelles ?
Il n’en parlait pas de manière explicite mais il faisait souvent
de la calligraphie. Au début je me suis souvent dit que ce
n’était vraiment pas terrible et qu’on aurait dit des caractères
d’enfants. Mais un jour un maître très célèbre de calligraphie a
vu son travail et s’est exclamé « C’est extraordinaire, qui a
écrit cela ? ». Et plus tard son écriture est devenue encore
plus intéressante.
Sa calligraphie était très appréciée. On peut voir dans la
calligraphie le cœur de celui qui écrit. Un véritable maître se
reconnaît donc quel que soit le domaine où il s’exprime. Si ce
n’est pas le cas c’est un imposteur. (rires)
Sans aller aussi loin il me semble qu’un maître se révèle dans
les voies qu’il a choisies.
Une des origines de l’Aïkido
est le Daïto ryu. Comment O senseï a-t-il fait évoluer sa
pratique ?
Au départ O senseï enseignait exactement le
Daïto ryu. Puis petit à petit
sa pratique a évoluée au fur et à mesure que se précisait sa
conception de la vie, surtout influencée par ses convictions
religieuses. Ces changements n’ont pas eu lieu d’un coup, ils
ont été graduels et n’étaient parfois pas même visibles de
l’extérieur.
Son Ikkyo qui pouvait sembler identique vu de l’extérieur était
sous-tendu par une intention différente.
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Avez-vous pratiqué d’autres
arts martiaux avant l’Aïkido ?
J’ai commencé le Kendo au collège avec un ami de mon père qui
était aussi enseignant de cette discipline ainsi que le Judo.
Pourquoi et comment avez-vous
commencé l’Aïkido ?
J’avais entendu parler de l’Aïkido et je voulais essayer cette
discipline parce que je n’étais pas très fort en Judo et je me
faisais souvent malmener. J’ai alors voulu pratiquer ce Budo
qu’on disait extraordinaire pour vaincre tout le monde ! (rires)
Comment se passait une de vos
journées à l’époque ?
Il y avait l’entraînement du matin à 6h30. Comme on dormait dans
le dojo il fallait se lever rapidement pour ranger les futons
puis faire le ménage. Il nous arrivait d’être endormis et d’être
réveillés par les premiers élèves. Après il y avait
l’entraînement de 8h à 9h. Ensuite on prenait le petit déjeuner.
La journée nous travaillions et le soir on recommençait les
entraînements. Et petit à petit le nombre de cours a augmenté.
J’accompagnais aussi souvent O senseï dans ses voyages.
Comment O senseï était-il en
voyage ?
Lorsqu’on prenait le train par exemple on devait acheter les
tickets. Il fallait évidemment faire la queue. Mais Osenseï
partait sans attendre. Et on avait bien sûr les bagages. Il y
avait des portillons mais personne n’arrêtait un grand-père qui
marchait l’air de rien. Je paniquais et il était difficile de le
voir parce qu’il était petit. Finalement je le retrouvait tant
bien que mal et on prenait le train.
A Tokyo il fallait que les uchi-deshis viennent le chercher à
son retour. On ne pouvait évidemment pas savoir dans quel wagon
il était. On savait juste dans quel train il serait. On
attendait à l’entrée en gare et on regardait pour essayer de
l’apercevoir. Et souvent le temps qu’on le trouve il était parti
en taxi et on se faisait sermonner à notre arrivée ! Tout nous
servait d’entraînement.
O senseï décidait aussi les choses subitement. Un jour il me
demande d’aller chercher un taxi. Nous nous dirigeons alors vers
Shibuya car il veut aller dans un établissement religieux appelé
le Korindo. Le taxi ne savait évidemment pas où cela se trouvait
et O senseï s’est mis en colère. Finalement il reconnut le
chemin et nous avons pu y arriver. Ce jour-là j’ai compris que
je devais m’informer de l’endroit où nous nous rendions et du
chemin pour y arriver. C’était une bonne leçon.
Quand vous étiez uchi deshi où
séjournait généralement Osenseï ?
Il était partout ! Il passait une semaine ici puis une autre là.
Quand vous pensiez qu’il était à Tokyo il était déjà parti à
Osaka. Quand vous croyiez qu’il était dans le Kansaï il était à
Iwama. Et quand vous pensiez qu’il était à Iwama un coup de fil
vous demandait d’aller le chercher à la gare ! Il allait aussi
souvent à Kyushu chez Hikitsuchi
Michio.
Il avait sans doute hérité ce trait de
Takeda Sokaku, enseignant une
semaine ici puis partant ailleurs. Il n’était pas du genre à
rester en place.
Vous n’avez pas eu de moments
difficiles à cette époque ?
A vingt ans rien ne paraît difficile. On n’avait pas d’argent
alors on allait chez le marchand de légumes et on récupérait les
feuilles de radis qui étaient coupées lors de la vente et qui
étaient normalement jetées. Les vendeuses nous donnaient
quelques produits à l’occasion.
Je leur disais : « Cette banane à l’air pourrie, ça m’étonnerait
que vous puissiez la vendre ! » Et elle me disait « C’est vrai
on a pas le choix, t’as qu’à la prendre ! »
Il y avait des magasins qui ont disparus à Ameyoko à Ueno. Il y
avait un marchand de gâteaux où travaillaient beaucoup de jeunes
filles. Après le réveillon les gâteaux de Noël se vendent mal et
on venait en récupérer aussi. C’était ce genre d’époque.
Au Kuwamori dojo on m’a dit que
vous enseigniez à des 5ème dans alors que vous n’étiez pas
encore 1er dan ?
Oui c’est vrai. On était uchi-deshis mais on ne savait pas
grand-chose ! On nous envoyait enseigner ici et là. On m’avait
aussi envoyé enseigner à l’armée. J’y avais rencontré Sasaki
senseï. C’est vraiment quelqu’un d’extraordinaire.
Par la suite il a ouvert une école d’espionnage mais a dû la
fermer lorsque l’histoire a été rendue publique par le Time.
Lorsque j’ai quitté le Japon je lui ai demandé de me remplacer
pour un an à l’Aïkikaï. Ca a duré plus de quarante ans ! (rires)
On raconte qu’Osenseï
n’enseignait les kaeshi wazas qu’aux uchi-deshis ?
Ce n’est pas tant cela que nous étions les seuls suffisamment
entraînés pour arriver à voir ce qu’il faisait.
Y avait-il encore des dojo
yaburi ? (défis)
Il y en avait eu dans le passé mais il n’y en avait plus
réellement. Mais il y a eu une histoire assez intéressante :
Haga senseï était un jeune shihan de Kendo et de Iaïdo célèbre.
C’ était un maître exceptionnel. Au Japon lorsqu’un musée achète
une lame il s’assure qu’il s’agit d’un sabre de qualité
authentique et l’on demande aussi à des experts de le tester en
coupe. Si on confie cette tâche à un mauvais pratiquant le sabre
peut-être irrémédiablement abîmé. Haga senseï était chargé de ce
genre de travail.
C’était aussi quelqu’un d’extrême. Lors de discussions sur les
arts martiaux quand une personne s’emballait sous l’emprise de
l’alcool il lui proposait souvent d’appuyer ses dires avec un
sabre véritable !
Il est venu un jour en ayant entendu parler du dojo. Il n’a pas
vu O senseï à l’entraînement mais on l’a invité poliment à
dîner. Il a alors pensé que ce n’était pas un dojo sérieux. Il
est venu régulièrement manger dès que l’argent lui manquait
pendant près d’un an.
Un jour il a été muté en Corée et est venu nous dire au revoir.
O senseï l’a alors invité au Dojo. Il lui a donné un bokken et
lui a dit : « Je marche simplement dans le dojo, frappe quand tu
le veux. »
Haga senseï me dit plus tard : « Tamura, il n’y avait aucune
ouverture et je n’ai pas pu le frapper ! J’ai été vaincu. Etre
vaincu de telle manière et dire que je n’ai pas profité de cette
année pour recevoir un enseignement ! »
J’ai entendu dire que vous vous
entraîniez au shuriken à l’époque ?
Oui on jouait tous avec ça. On s’amusait aussi à porter des
getas en fer et des ipponba getas pour marcher dans Shinjuku. Il
y avait Yamada, Kanaï, Chiba,
Noro, Sugano, Saotome…
J’ai lu une certaine histoire à
propos du doshu actuel qui
aurait été pris pour cible…
Ah oui, c’était Noro ! (rires)
Il était très bon. Il pouvait lancer précisément et de loin. Je
n’étais pas au courant mais un jour il a demandé au Doshu qui
était à l’époque un petit garçon de servir de cible. Il lançait
des shurikens tout autour de
lui mais finalement il lui en a planté un dans la jambe !
Moriteru s’est alors mis à pleurer mais Noro lui a demandé de ne
rien dire et il a promis qu’il allait lui acheter une grosse
plaquette de chocolat en échange. Il avait mal mais le soir en
rentrant il a dit qu’il était tombé. Mais après trois jours Noro
n’avait toujours pas tenu sa promesse alors Moriteru l’a dénoncé
en le traitant de menteur. (rires)
40 ans plus tard Noro senseï lui a offert un énorme tas de
chocolats !
Récemment Yamada senseï a écrit
que vous aviez refusé le 9ème dan. Quelle en est la raison ?
O senseï nous avait dit que l’Aïkido c’était jusqu’au
8ème dan. Que le 8 était la fin
d’un cycle qui nous ramenait au départ. Le 8 au Japon a un sens
positif, son idéogramme a une forme d’ouverture. Après lui on
revient au départ. C’est ce qu’il nous avait dit. Et c’est ce
que j’ai expliqué à mon tour. On m’a ensuite proposé le 9ème dan
du Japon. Ca m’a mis dans une positions inconfortable. (rires)
Je leur ai demandé de ne me le donner qu’à titre posthume.
Malheureusement je les ai ainsi mis dans une position
inconfortable à mon tour. Maintenant ils doivent faire patienter
les pratiquants qui sont plus jeunes que moi et qui seraient
sans doute heureux de devenir 9ème dan. Ils doivent se dire :
« Pourquoi Tamura sempaï n’accepte-t-il pas ? »
Ce n’est évidemment pas un problème par rapport au Doshu. C’est
juste qu’il m’est difficile de dire à mes élèves que ce genre de
choses à changé maintenant qu’on m’offre le 9ème dan ! (rires)
Le Doshu est embêté et j’en suis vraiment gêné. Je voudrais
vraiment qu’ils oublient cette affaire.
Que souhaitez-vous pour vos
élèves ?
L’Aïkido est une voie qui permet de se découvrir soi-même et de
se construire en tant qu’être humain afin de vivre une vie
pleine et heureuse. Les élèves sont comme mes enfants. J’espère
qu’ils soient en bonne santé et vivent heureux. Qu’ils trouvent
le chemin du bonheur et puissent se retourner sur leur vie au
moment de mourir en se disant que ça a valu la peine. C’est ce à
quoi je voudrais que les gens arrivent par la pratique de
l’Aïkido.
Merci senseï.
Note
La totalité de cet entretien a été réalisée en japonais.
Toute approximation, incompréhension ou erreur de traduction
m’est imputable et je prie par avance le lecteur de m’en
excuser.
Léo Tamaki
Biographie
Tamura Nobuyoshi naît le 2 mars 1933 à Osaka. Son père est
professeur de Kendo. En 1953 il devient uchi-deshi de maître
Ueshiba.
A l’époque maître Ueshiba est à l’apogée de sa renommée. Il
partage son temps entre l’Aïkikaï, Iwama et de nombreux voyages.
Ses premiers élèves tels que Shioda ou Mochizuki sont déjà
établis et ont leurs propres dojos, Toheï est aux Etats-Unis. A
Tokyo et Iwama de jeunes pratiquants enthousiastes dépensent
toute leur énergie à forger leur technique. Ils ont pour nom
Chiba, Saïto, Yamada, Saotome, Kanaï, Sugano ou
Nishio.
Tamura Nobuyoshi passera 11 ans au côté de maître Ueshiba et
sera l’un de ses plus proches disciples. Il l’accompagnera dans
la majorité de ses déplacements et sera son partenaire
privilégié en démonstration comme en attestent les nombreux
films et vidéos de l’époque.
Aujourd’hui Tamura senseï est reconnu comme l’un des plus grands
experts d’Aïkido et il compte des dizaines de milliers d’élèves
aux quatre coins du globe. A l’âge où beaucoup profitent d’une
retraite paisible il continue inlassablement à parcourir le
monde pour enseigner l’art que lui a transmis Moriheï Ueshiba.
il s'éteint le 09 juillet 2010 |
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